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Non à la génération
Tanguy !
Nos grands ados semblent ne plus vouloir
quitter le milieu familial aussi rapidement qu’auparavant. Or, pour la génération
précédente, partir au plus tôt de la maison des parents était signe d’autonomie et, de
fait, d’indépendance…
Le film « Tanguy », réalisé par Étienne
Chatiliez, raconte l’histoire d’un jeune adulte
(de 28 ans !) et décrit bien, sous l’aspect
de la comédie, le contexte sociologique actuel et les
problèmes que cela soulève. On peut constater en
effet qu’une fois passée la crise d’adolescence, le
jeune a tendance à s’installer dans une non-distance
d’avec son milieu familial. Il y reste comme attaché.
Même si le ressort d’un tel schéma s’explique par
la situation économique et sociale ambiante, à l’inconscient, cependant, il en va tout autrement…
Le règne du paradoxe
Sandra aborde sa trentième année. Ses parents, enseignants tous les deux, ne savent plus comment agir: Sandra, après des tas de petits boulots, est actuellement surveillante dans un lycée mais ne sait pas vraiment ce qu’elle veut faire. Au niveau affectif, elle a eu des expériences de couple mais là aussi, aucun engagement à long terme. Déchirée entre le
besoin d’indépendance et la sécurité du foyer parental,
Sandra dispose de l’objet d’amour oedipien dans
la famille, son père en l’occurrence, tout en élisant à
l’extérieur d’autres amours. Bernard, le père de
Sandra, est allé jusqu’à emménager le couple que
formaient sa fille et son ami, pour les déménager et
retourner à la case départ trois mois après. Résultat
somatique : Bernard a des problèmes de dos depuis ;
l’expression en avoir plein le dos prend ici son sens
premier ! En fait, inconsciemment, le parent ou le
couple parental conserve une relation particulière
avec l’enfant-adulte, comme si le temps s’était arrêté
à une période où l’enfant était non autonome
encore. Ainsi, celui-ci est-il justifié dans son rôle
parental, pourvoyeur et protecteur au-delà même de
la majorité de son enfant. Le paradoxe règne.
Des conflits inconscients
De réels comportements individualistes sont manifestes
alors qu’en parallèle, la famille et sa structure sont omniprésentes jusqu’à même en être envahissantes.
Se côtoient de fait deux extrêmes dans un statu quo spatial et temporel où chacun semble
trouver son compte. Mais ces situations contradictoires, bien qu’apparemment voulues, ne vont pas
toujours sans heurts. Les rôles et places de chacun s’avèrent être établis sans, apparemment, aucune
modification à y apporter, sans non plus aucune adaptation au temps qui passe. Du moins est-ce ainsi
que les choses se présentent. Ce cordon affectif puissant prend des formes diverses. Il est alors inacceptable,
par exemple, de déroger à certaines réunions
familiales. Ces rencontres aux allures de rituels à dates ou occasions fixes, que tout un chacun a
connues ou connaît encore, engendrent une impression
pesante, contraignante, finissant par revêtir un caractère obligatoire. Ces immuables rendez-vous
ponctuent alors le temps jusqu’à le figer dans un cadre qui paraît arrêté une fois pour toutes. En sortir
ou vouloir le modifier entraîne a minima des turbulences.
Des conflits aussi peuvent émerger.
Parfois le choix que l’on a fait, et dont on sait qu’il entraînera une attitude différente de celle des habitudes
coutumières, sera mal reçu de l’entourage
familial ; c’est alors la rupture assurée avec ses
conséquences douloureuses. N’a-t-on pas, ayant déçu l’autre dans son attente, fait acte de trahison ?
Ne l’a-t-on pas abandonné ? La liberté prise semble l’être au détriment d’un des membres de la famille,
voire de la famille elle-même. Tout se passe comme s’il y avait, sans en avoir aucune conscience, refus
de renoncer de part ou d’autre à une période passée de la vie de la famille investie tel un cocon chaleureux.
Quid de l’étape suivante alors ? Il apparaît inimaginable de se détacher de cette phase de vie si
chargée affectivement. Cependant, tant qu’elle perdure,
est-il possible d’envisager, aborder et construire
un quelconque devenir différent ? Cet arrêt sur image, cette fixation, a pour avantage dans le
fantasme de freiner, voire d’arrêter le cours du temps. Quête illusoire, on s’en doute ! Pour l’inconscient,
le but pisté est de répéter, de recommencer des schémas déjà connus ; ils sont rassurants. Il est
difficile d’accéder au changement. Ainsi, par peur inconsciente, reprend-on des scenarii déjà expérimentés
et tant pis s’ils comportent des aspects conflictuels ou désagréables. À l’inverse, le changement
attire aussi. Mais, pour cela, encore faut-il s’être
détaché de ce bénéfice fantasmatique dû à l’ascendant
familial même si, encore une fois, il n’est en rien perçu au conscient.
Prendre sa place
Il est une évidence que choisir c’est renoncer à
quelque chose. Le Tu quitteras ton père et ta mère biblique reste, quoi qu’il en soit, toujours d’actualité.
La psychanalyse l’actualise en parlant de l’importance
de dépasser et liquider, autant que faire se
peut, le complexe d’OEdipe. L’Écrit millénaire ajoutant
aussi Tu honoreras ton père et ta mère, ne peut-il
y avoir maintien simultané de deux orientations
opposées ? Françoise Dolto, lors d’une interview en
1980, accordée à la revue « Approche » et citée dans « L’échec scolaire » publié chez Pocket, confiait :
Les parents voudraient garder une emprise sur leur
enfant et faire porter les fruits de leur expérience
dans sa pensée. C’est tricher avec l’interdit de l’inceste.
Tout ce qui lui a été inculqué par ses parents,
il doit le lâcher : « Quitte ton père et ta mère », ce
qui ne veut pas dire qu’il ne retrouvera pas leur
héritage d’une autre façon, lui-même accouchant de
ce qu’il aura entendu, non de ses parents mais de
son expérience, d’autres gens dans la vie, à condition
que ce ne soit pas obligatoire, que ce ne soit
pas dans le courant d’une alliance amoureuse. Positions différentes, oui bien sûr mais ni contraires,
ni rivales. Nul reniement ici de la famille, non plus
que d’abandon. Il s’agit bien plutôt de s’inscrire
dans une dynamique où chacun a alors la possibilité
de prendre sa place dans la société humaine, sans
en rester à celle occupée jusque-là. S’adapter, changer
devient réalisable. C’est ainsi passer d’une passivité,
nourrie de la répétition sans surprise du déjà
connu, à une activité qui relève de l’engagement
personnel. Il faut, certes, dans ce cas précis, une
acceptation de l’inconnu et de ses risques mais,
aussi, ce qui est d’importance, prendre conscience
de l’opportunité d’évoluer. Le distinguo se fait alors
entre ce qui était, état sur lequel le microcosme
familial s’appuyait et ce qui est, sur la base du principe
de réalité. N’est-ce pas aussi permettre à la
famille elle-même d’évoluer ? Oui, il est possible et
urgent de renoncer à la génération Tanguy pour que
chacun retrouve enfin sa place de sujet dans l’ordre
de la filiation !
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