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Je parle comme
je mange !
Dans une ère dite de communication,
le paradoxe règne ! Il semble difficile
aujourd’hui, effectivement, de s’imposer
dans l’univers professionnel si l’élocution
laisse à désirer. Mais, en
parallèle, il est tout aussi difficile de
trouver sa place dans ce même monde
si la silhouette ne renvoie pas une
image svelte, filiforme, synonyme –
quoi qu’il en soit – de contraintes alimentaires…
Et pourtant, parler et manger sont indissociables.
Pas en même temps, bien entendu, règles
de bienséance obligent ! Mais l’oralité a ses
exigences qu’il convient de prendre en compte.
Un peu de douceur
Le petit d’Homme en venant au monde est bien
malmené, malgré l’excellence des soins qui lui sont
prodigués. Tout simplement parce qu’après avoir
quitté cette sorte de paradis que constitue la gestation,
il doit affronter l’extérieur, les odeurs, les
bruits, la lumière et faire l’expérience de «l’autre»,
de tous ces autres qui le prennent dans leurs bras.
Plus ou moins adroitement ! Fort heureusement,
l’olfaction lui fait trouver le sein de la mère et la
bouche est très vite et inconsciemment, pour lui,
associée au « bon » et au plaisir. C’est de cette petite
sphère que sortent les signes sonores de joie ou de détresse, puis – plus tard – des paroles agréables ou
fielleuses, fluides ou saccadées. Mais, dans un premier
temps, l’absorption constitue un mode réparateur
des désagréments que le monde inflige au nouveau-né. Et nous gardons pour toujours cette
mémoire-là ! En témoigne Cloé : J’ai remarqué très tôt dans ma vie que mes contrariétés s’allègent avec
la prise de deux carrés de chocolat. J’en ai rapidement
déduit qu’il y a dans ce réflexe une potentielle
autonomie et une réassurance qui mettent à distance
la difficulté. D’où la possibilité d’une vraie
réflexion…
Un peu comme les sophistes
Dès le Vème siècle av. J. C., en Grèce et à Athènes
en particulier, des hommes de condition modeste
développent l’idée d’accorder une importance prépondérante
au langage. Démocrates dans l’âme, ils
ont la conviction que le langage est un outil de pouvoir
plus que précieux : il est carrément miraculeux.
Le mouvement sophiste part de là. Au fil des siècles
et en fonction du statut social et des crises économiques,
l’alimentation fluctue, faisant de fait évoluer
les tendances. Mais ce qui a toujours subsisté,
c’est que (bien) manger renvoie d’une certaine
façon une idée de réussite. Cloé poursuit : J’ai arrêté
de m’investir et d’investir dans des régimes : certes,
je maigrissais mais mon verbe était aride, sec,
agressif et, curieusement, mon vocabulaire s’appauvrissait…
Le témoignage de cette jeune-femme est parfaitement
logique. L’inconscient peut, sous l’effet de
privations injustifiées, être ramené à un épisode de
pénurie de l’héritage transgénérationnel, comme la
guerre par exemple. Cette réaction s’avère d’autant
plus dommageable que ce processus, dit d’annulation
rétroactive par la psychanalyse, peut véritablement
conduire à devenir pauvre : perte d’emploi ou
même périodes de grève de transports par exemple.
Dans ces deux cas, on comprend aisément que l’inconscient
prend au mot. Tout comme une grève des
routiers peut entraîner des rayons de magasins
vides, ce qui renvoie symboliquement à des années
de guerre…
Ainsi manger présente-t-il l’avantage d’arrondir
nos propos, de les lier au nom d’une réalité présente,
d’aimer et de se faire aimer, d’apprécier et de se
faire apprécier. De la cure par la parole, Freud son
inventeur ne disait-il pas qu’elle doit générer amour et travail…
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