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Jamais sans
mon doudou !
Aujourd’hui reconnu, le doudou va aider le
nourrisson à supporter l’angoisse liée à
l’absence de sa mère. Objet transitionnel
facilitant le dépassement de la dépendance
totale, le doudou est une première voie vers
l’autonomie.
Quel parent n’a jamais été confronté aux
pleurs de son petit enfant ayant perdu son
doudou si précieux, surtout au moment de
s’endormir ? Il était autrefois toléré par les mamans
compréhensives et expérimentées qui savaient que,
même sale, déchiré, cet objet singulier était
indispensable à l’enfant pour le rassurer et l’aider à
supporter son absence. Le doudou a maintenant
acquis sa légitimité, devenant même l’accessoire
incontournable des tout-petits. En témoignent les
rayons « doudous » des grands magasins qui regorgent
d’objets de toutes formes, de toutes tailles, de
toutes couleurs, avec de préférence des textures
douces et agréables au toucher.
Rassembler deux mondes
Substitut maternel, il présente un effet apaisant,
notamment – mais pas seulement – au moment du coucher. En psychanalyse, il est appelé objet transitionnel,
concept introduit par Donald W. Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique, pour désigner
un objet matériel qui a une valeur élective pour le nourrisson et le jeune enfant. Chez le petit enfant,
l’objet transitionnel apparaît entre 4 mois et un an : c’est le premier objet qu’il possède. Ce lien avec
l’objet s’établit au moment où la mère, prise par ses occupations, s’éloigne de son enfant et ne répond
plus de manière systématique à toutes ses demandes. Cet objet va l’aider à établir une continuité qui l’insécurise. Il est généralement fait d’une
texture douce (d’où le dénominatif doudou), déjà
utilisée, le plus souvent une couverture ou un bout
de celle-ci, ou d’un morceau de tissu (chiffon, mouchoir,
serviette) ou encore d’un animal en peluche.
Selon Winnicott, cet objet va permettre à l’enfant de
rassembler deux mondes : la réalité intérieure et la réalité extérieure. Cette réalité intérieure appartient
au bébé ; elle est constituée de ce qu’il perçoit du monde extérieur, modifié, déformé par ses propres
fantasmes : il appréhende le monde et les êtres qui l’entourent à sa façon. Ce doudou va l’aider à fabriquer
cet espace intermédiaire entre lui et sa mère, ce qui atténuera l’opposition entre dedans et dehors.
Winnicott étend le phénomène transitionnel à toute activité buccale, comme les sons émis par l’enfant,
les gazouillis, le pouce... Cela constitue l’espace transitionnel dans lequel cet objet particulier tient
une place essentielle.
L’espace transitionnel
Le nourrisson, pendant la vie intra-utérine, vit un état de plaisir unique. À la naissance, il doit faire
face à la réalité de manière brutale. Il perd son
contenant/contenu, ce qui entraîne chez lui une
forte angoisse, dite de dissociation. On comprend
mieux pourquoi lorsqu’il prend le sein (ou son substitut),
il retrouve cet état de fusion avec lequel il ne
fait qu’un. Il a l’illusion que le sein est une partie de
lui-même. Lorsque sa mère lui prodigue les soins,
elle s’adapte à lui ; c’est par un phénomène subjectif,
comme l’écrit Winnicott, que le sein est créé
sans cesse, recréé par l’enfant, à partir de sa capacité
d’aimer ou, pourrait-on dire, à partir de son
besoin. Cependant, le rôle de la mère, justement,
sera de «désillusionner» progressivement son
enfant, c’est-à-dire de favoriser une distance suffisante
en ne se rendant plus totalement disponible
pour lui (à la condition toutefois de l’avoir suffisamment
entouré au départ). C’est à ce moment que
l’objet transitionnel prend la place du sein ou de son
substitut : le biberon. L’enfant abandonne alors le
contrôle omnipotent ; le sein fusionné lui échappe
brusquement. Pour accepter ce manque et le combler,
il n’aura d’autre moyen que de se créer son
propre espace, renonçant, de fait, à la confusion
totale d’avec sa mère. Pour passer de l’état illusoire
où il fantasmait être le tout, à une alternance entre
un sentiment de toute-puissance et un sentiment de
manque (nécessaire à tout individu), il se produit
une transition que le doudou personnifie et qui évitera
un trop grand traumatisme. Si l’objet transitionnel
est ce lien entre la mère et l’enfant, il représente
aussi ce qui va l’aider à s’en éloigner. Par
cette distance qu’il crée entre l’intérieur et l’extérieur,
le doudou permet au bébé d’accepter l’absence
qui est source d’angoisse, en lui donnant le sentiment
d’avoir avec lui le sein maternel.
Au service de l’ambivalence présence/absence
Après les six premiers mois de la vie, puis lorsque
la mère commence à être considérée comme personne
totale, le doudou sera investi de nouveaux
rôles (visage, mains). Il permettra également à l’enfant
de mieux percevoir l’ambivalence du couple
présence/absence, les deux étant réunis dans un
même temps et en un même lieu. La mère, à la fois
bonne lorsqu’elle est là et mauvaise lorsqu’elle est
absente, lui inspire des sentiments ambivalents. La
fonction essentielle de l’objet transitionnel est donc
de faciliter le dépassement de la dépendance totale ;
son rôle consiste à aider le nourrisson à supporter le
vide qui accompagne l’absence de sa mère en gardant
celle-ci symboliquement présente. C’est ainsi
que, petit à petit, l’enfant ouvrira son regard sur les
autres, familiers dans un premier temps, puis plus
tard sur des étrangers. Lorsque le doudou sera désinvesti,
l’enfant développera sa capacité à supporter
l’abstraction ; s’installeront ensuite les intérêts culturels,
la vie imaginaire, la création. Premier objet
non-moi, l’objet transitionnel a une réelle fonction évolutive car il appartient en propre à l’enfant qui le
possède. D’où l’importance de le préserver en ne le
lavant pas sans son accord : sa valeur s’en trouverait
altérée. Ainsi, lorsque l’enfant choisit et chérit
un doudou sale et informe, il va vers son autonomie.
Et c’est bien là, le cheminement normal de la vie.
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