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Freud
dans tous ses états...
Très jeune, Sigmund Freud affirme son ambition. Au cours des années, sa curiosité le conduit d’une spécification professionnelle à l’autre, jusqu’à devenir le père de la psychanalyse. L’oeuvre de cet infatigable travailleur, somme essentielle de travaux, inaugure une nouvelle approche de l’être humain qui intègre la dimension inconsciente à la dimension consciente. Humble, Freud dira laisser « un rail ». À charge de chacun de l’investir à sa manière propre...
Sigismund Schlomo Freud naît le 6 mai 1856 à
Frieberg, petite ville de Moravie. Il est l’aîné
des enfants d’Amalia et de Jakob Freud ;
celle-ci, troisième épouse de Jakob qui a eu deux
fils d’un premier mariage, est de vingt ans sa cadette.
La mère de Sigmund (Freud modifiera son prénom
de Sigismund en Sigmund quand il aura vingt-deux
ans) a l’âge de Philippe, deuxième des fils de
Jakob. Sigmund et son neveu, qu’un an d’écart
sépare à peine, seront les meilleurs amis d’enfance
qui soient. Mais alors que Sigmund n’a pas deux
ans, Julius, son frère cadet, décède à l’âge de huit
mois. Ainsi, des sentiments que Sigmund avait
nourris quant à son petit frère et de ce deuil procéderont,
par la suite, de nombreux travaux psychanalytiques
sur la place de l’enfant mort dans la fratrie.
Amalia et Jakob auront encore cinq filles et un garçon
; ils donneront à leurs enfants une éducation
juive non traditionaliste. Sigmund a donc deux
demi-frères, un frère décédé, cinq soeurs et un autre
frère, le plus jeune de la fratrie. Cette constellation
familiale n’est pas sans rappeler la structure de ce
qu’il est d’usage d’appeler, de nos jours, la famille
recomposée.
Le roman familial
En difficulté dans sa profession, le père de
Sigmund, marchand de laine et de textiles, décide
de quitter Frieberg pour Leipzig puis Vienne ;
Sigmund a quatre ans. Toujours premier pendant ses
six premières années de lycée, Freud y noue des
amitiés de jeunesse au profond impact. Elles l’ouvrent à la philosophie, passion présente en filigrane
dans toute son oeuvre. Il correspondra assidûment
avec Eduard Silberstein, premier des très nombreux
correspondants qu’il gardera tout au long de sa vie.
Au cours de vacances que tous deux partagent,
Freud s’éprend de Gisella Fluss à laquelle il tait
pourtant cet attachement. Après s’être interrogé, il
comprend que celle qu’il a aimée n’est pas Gisella
mais la mère de celle-ci, qu’il admire. Ne s’autorisant
pas cet amour, Freud a donc déplacé ce sentiment
sur la fille de cette dernière, c’est-à-dire qu’il
l’a transféré. Mais cet épisode amoureux n’aurait
sans aucun doute pas pu voir le jour si le père de
Gisella, comme celui de Sigmund, ait été lui aussi
commerçant dans le textile. Or, le père de Gisella
n’a pas eu à quitter Frieberg ; il a trouvé sur place
les moyens pour surmonter les obstacles que
connaissait sa profession à l’époque. Sigmund,
quant à lui, a beaucoup souffert de ce départ. Le
roman familial, ainsi nommé par la suite par Freud
et Otto Rank, prenait donc corps : dans le fantasme,
le sujet y fait sienne une famille autre que celle dont
il est issu.
Un voyage à Paris décisif…
Étudiant, Freud hésite entre le droit et la philosophie pour, finalement, à la suite d’une lecture, opter pour la médecine. En 1873, il s’inscrit à l’université de Vienne. Son père, bien qu’il eût préféré le voir prendre sa suite dans le commerce et malgré les difficultés financières toujours présentes, accepte ce choix. Par la suite, Sigmund obtient une bourse d’études pour se rendre à l’université de Trieste. Ses travaux en zoologie, sur les anguilles mâles des rivières, seront publiés en 1877. Pourtant, ni son professeur d’alors, Carl Claus, disciple de Charles Darwin, ni Freud, ne supposent la portée de ces hypothèses que des expériences postérieures confirmeront. Freud, qui nourrit le voeu d’apporter quelque chose, durant sa vie, à la connaissance de l’humanité, s’oriente ensuite vers la physiologie au sein de l’institut fondé par E. W. Von Brücke. Cet homme, médecin et physiologiste, occupe une place considérable dans la vie du jeune adulte qu’est Sigmund alors. Il y travaille à de la recherche théorique. Une fois obtenu son diplôme de médecin en 1882, Freud se fiance avec Martha Bernays, cependant que celui-ci se heurtait à des problèmes pécuniaires... Il entre alors dans le service psychiatrique du Professeur Meynert pour y pratiquer la neurologie. Pour autant poursuit-il des recherches scientifiques. Il découvre les propriétés analgésiques de la
cocaïne mais reste dans l’ombre. C’est à K. Koller que reviendra la reconnaissance pour avoir publié
sur l’action anesthésiante de la cocaïne. Freud avait attendu de ces travaux une notoriété dans le milieu
médical ; il est profondément déçu. Malgré ce, soutenu
par E. Von Brücke et deux de ses professeurs
du moment, il sera nommé en 1885 Maître de conférences (Privatdozent) à l’université de Vienne.
Ce poste vient en partie combler la déception qu’il a pu ressentir. Freud obtient une bourse pour la
deuxième fois de sa vie. Son voyage, décisif, l’amène à Paris cette même année. Il y fait un stage, à
la Salpêtrière, auprès du neurologue français Jean-Martin Charcot dont Freud dira toute l’admiration
qu’il lui porte. Il observe ainsi l’hystérie que Charcot cherchait à décrire dans une démarche
toute rationnelle.
La talking cure
De retour à Vienne, Freud ne peut, avec les moyens financiers dont il dispose alors, subvenir aux besoins d’une famille. Or, il désire se marier. N’obtenant pas de promotion à l’Institut de Physiologie, il décide d’ouvrir un cabinet médical, ce qu’il fait le dimanche de Pâques de l’année 1886, année où il se marie avec Martha. Ils ont six enfants dont deux garçons à qui Freud donne les prénoms de ces deux pères spirituels, Brücke et Charcot, Ernst et (Jean) Martin. Une de leurs quatre filles, Anna, sera psychanalyste et laissera des travaux majeurs sur l’identification à l’agresseur. Installé au 19 Berggasse, Freud se consacre dès ce moment à ses malades. Il pratique les méthodes thérapeutiques employées alors, comme l’électrothérapie, l’hypnose et la suggestion. Méthodes qui ne le satisferont pas in fine. Il les abandonnera, de fait, au profit de la méthode des associations libres. Quelques années auparavant, il a rencontré Josef Breuer à l’Institut de Physiologie, médecin et auteur de la méthode cathartique. Ensemble, ils rédigeront le livre considéré comme premier dans l’histoire de la psychanalyse : « Études sur l’hystérie » ; il est publié dans sa première version en 1895. Anna O., patiente hystérique dont l’observation est présentée dans cet ouvrage, emploiera l’expression devenue si célèbre de talking cure.
Fantasme et réalité psychique
Freud, ensuite, élabore la théorie de la séduction par laquelle il rend compte du traumatisme laissé par une séduction traumatisante subie par un enfant dans sa prime enfance. Toute névrose aurait été conséquence d’un trauma réel. Pourtant, Freud dans une lettre à son ami Fliess, le 21 septembre 1897, lui confie : Je ne crois plus à ma « neurotica ». Ce pas fut fondamental pour la psychanalyse. Freud élabore alors la notion de fantasme et de réalité psychique. Les travaux freudiens, tout au long des années, porteront sur l’origine des manifestations hystériques, les mécanismes de refoulement, de fixation, de régression, la formation des symptômes, le rêve, la névrose d’angoisse, la neurasthénie, la névrose obsessionnelle, le narcissisme, l’autoérotisme, les stades, le choix d’objet... Liste non exhaustive, loin s’en faut on s’en doute ! L’inventeur de la psychanalyse se consacre désormais entièrement à théoriser le fonctionnement de l’appareil psychique, cependant que dans la Vienne de la fin du XIXème siècle, porter le flambeau de la psychanalyse n’est pas chose facile. Freud rencontre beaucoup de résistances au sein même du milieu médical. Il maintient pourtant que deux forces qui s’opposent génèrent le conflit et que ce qui ne peut être toléré au conscient, du fait de sa nature psychosexuelle, subit un refoulement. Cette découverte sur la sexualité infantile provoque autour de lui un véritable tollé. Il persiste. Bien qu’elles soient refoulées, ces motions de la libido oeuvrent à l’inconscient et trouveront à s’exprimer après avoir subi des transformations dues à la censure inconsciente ; ces modifications prendront la forme du déplacement ou de la condensation, mécanismes actifs dans le rêve comme dans la formation du symptôme. Ainsi s’explique la différence entre contenu manifeste et contenu latent. Que ce soit par conversion somatique ou par substitution, le refoulé cherche toujours à s’exprimer. La catharsis ne peut rendre compte d’un tel processus. Dès lors, il s’agit par la psychanalyse de déchiffrer comment le refoulement a entraîné le symptôme. Ainsi l’affect lié à cette souffrance pourra être abréagi. Freud prend donc en compte l’anamnèse de son patient.
Complexe d’OEdipe et transfert
Mais un autre des pans si essentiels de la théorisation
freudienne ne peut être passé sous silence. Qui n’a entendu parler du complexe d’OEdipe ? Un an
après la mort de son père, Freud, remarquable épistolier,
en donne la première formulation dans une lettre à W. Fliess du 15 octobre 1897 : J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants... L’OEdipe, étape de la psychogenèse, par la dissolution du lien incestueux qu’elle amène en principe (ce qui parfois ou souvent résiste) est donc rencontre avec la Loi. Mais Freud découvre le transfert. Anna O., là encore, joue un rôle important ; elle manifeste à l’égard de Breuer un transfert amoureux qui gêne celui-ci. Freud identifie alors la relation transférentielle. Positif ou négatif, ce lien entre patient et analyste est le moteur de la cure analytique. Par le transfert dont il n’est pas conscient, le patient répète à son insu une relation affective de sa propre histoire qu’il a refoulée. C’est par le travail de la cure et de l’interprétation que ce transfert est amené à la conscience ; il peut ainsi être désinvesti.
La psychanalyse appliquée
Après une première topique en 1900, mode théorique de représentation du fonctionnement psychique où il caractérise l’inconscient, la perception-conscience et le préconscient, Freud, en 1920 dans une deuxième topique y ajoutera le ça, le surmoi et
le moi. Ce qui peut, au conscient, paraître inconcevable dans l’économie du sujet ne relève en rien
d’un quelconque hasard du fait de la structuration
de l’inconscient. Nos actes manqués, nos lapsus,
pour surprenants qu’ils soient, sont tous le fruit
d’une intention inconsciente que le sujet aura tenté
de ne pas laisser affleurer à la conscience ; ils sont
un compromis par lequel, malgré tout, le désir s’exprime
bien que codé. L’acte manqué a donc un sens
mais le sujet ne veut, au conscient, rien savoir de ce
désir. Or, qui dans son quotidien n’aura pas été, un
jour ou l’autre, soumis à un simple lapsus, par
exemple ? La psychanalyse s’applique ainsi à d’autres
champs que la cure seule. De fait, Freud ne cantonne
pas son étude de l’inconscient à la seule
pathologie ; l’inconscient agit et est agi dans la vie
quotidienne aussi. La méthode psychanalytique
peut intéresser et investir l’oeuvre d’art, la religion
ou toute autre réalisation humaine. Les Essais de
psychanalyse appliquée, articles de Freud traduits
en français par Marie Bonaparte en 1933, témoignent
de cette conception. En son temps, la même
Marie Bonaparte joue le rôle si précieux que l’on
sait puisque c’est grâce à elle que Freud et certains
de ses proches peuvent quitter Vienne en 1938, pour
se réfugier en Angleterre.
Une médiation unique et précieuse
Freud qui poursuit sa tâche dans d’autres directions,
comme celle de son autoanalyse, est aussi à l’origine
de la Société du mercredi au sein de laquelle se
réunissent les premiers émules de la psychanalyse.
Après les pionniers viennois, la doctrine freudienne
va essaimer dans de nombreux pays dont, entre autres,
l’Angleterre à l’école si créative. À la fois à l’origine
et au carrefour de multiples et fructueuses rencontres et relations de travail, celui qui théorise la psychanalyse, avec constance et persévérance, n’a de cesse de construire son oeuvre. Il publie des oeuvres majeures jusque dans les toutes dernières années de sa vie. Ainsi et malgré un terrible cancer de la mâchoire qui l’emporte le 23 septembre 1939 après l’avoir fait souffrir des années durant, Freud ne cesse de lutter inlassablement au nom de la psychanalyse pour que celle-ci se transmette comme une médiation singulière, unique et précieuse, au service de l’individu dans tous ses états...
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